mardi 12 mai 2020

LES JARDINS SECRETS D’AMSTERDAM

L’île Amsterdam, petite par sa superficie (58 km2), est un territoire qui regorge de sites atypiques, non visibles aux yeux de tous et surprenants pour qui prend le temps de les découvrir et de les apprécier à leurs justes valeurs. Une activité volcanique intense a façonné les paysages de l’île, créant ainsi des anfractuosités et des dépressions de terrain, associées à des tunnels de laves. Nombre de ces micro-environnements, protégés des vents, ont été associés ou ont pris la fonction de ce que l’on pourrait appeler des jardins secrets. 



Jardin de culture d'artichaut, 16ème mission, 1965 (auteur inconnu)
Ces jardins racontent l’histoire de la vie des humains depuis leur arrivée et leur installation sur l’île qui a toujours été liée de près avec les végétaux, que ce soit pour des raisons d’ordre alimentaires, culturelles ou écologiques. En effet, l’installation d’une base permanente sur le territoire, en 1949, a conduit à se questionner sur la façon de vivre et de se nourrir en milieu insulaire très isolé en dehors de ravitaillements réguliers de nourriture et de bois de construction ou de chauffe. De nombreuses zones ont donc été choisies autour de la base Martin de Viviès (partie Nord de l’île) pour servir d’espace de culture d’espèces maraîchères. Des années 50 à 80, une superficie d’environ 1500 m² de terre était dédiée à la culture de tomates, de pommes de terre, d’aubergines, de choux en tout genre, de maïs, d’artichauts, de navets, de carottes, de poireaux… La fertilité d’un sol volcanique comme celui d’Amsterdam offrait des légumes de très bonne qualité, faisant le bonheur des membres des premières missions.
Jardin de culture vivrière présent aux abords de la base en 1980 (auteur inconnu) 
L’arboriculture d’arbres fruitiers (poiriers, pêchers, amandiers, pommiers, pruniers, orangers…) ou d’arbres pour la production de bois (Cryptomeria, Cyprès, Eucalyptus...) a été une activité envisagée et testée pour subvenir aux besoins des différentes missions. Cependant, les conditions climatiques et pédologiques d’Amsterdam (vents forts et faible profondeur de sol sur la plupart des milieux de basse altitude de l’île, particulièrement au Nord) n’ont pas permis de mener à bien cette activité. Certains lieux portent les vestiges de ces tentatives d’arboricultures passées.
Base Martin de Viviès en 1985, où l'on peut distinguer
des zones de culture à proximité de la grande allée (auteur inconnu)
Avec l’amélioration des conditions de vie sur l’île, la possibilité de ravitaillements réguliers (4 fois par an) et la création de la réserve naturelle nationale en 2006, les fonctions de ces jardins, orientées initialement vers une production alimentaire ou matérielle, se tournent aujourd’hui vers une perspective écologique. Ces lieux retrouvent aujourd’hui une naturalité certaine, car des efforts sont déployés pour limiter la dispersion d’espèces introduites voire pour les éradiquer en faveur d’une recolonisation d’espèces natives.
La culture d’espèces vivrières sur Amsterdam est à l’origine de nombreuses invasions sur le territoire. Elle est très difficile à contrôler et modifie parfois de manière irréversible les communautés végétales des habitats naturels, comme par exemple le fenouil (Foeniculum vulgare) qui a envahi les alentours de la base. C’est pourquoi ces cultures sont aujourd’hui très limitées et font l’objet d’une surveillance accrue afin d’éviter toute sortie d’espèce végétale de son lieu de culture. 
Voici l’histoire de quelques-uns de ces jardins secrets qui sont tous situés sur le versant Nord de l’île :
Localisation des jardins secrets de l'île d'Amsterdam

JARDIN MÉTÉO
Son nom provient d’une station de relevé météorologique située à proximité du site. Ce jardin, localisé dans une anfractuosité volcanique, est, depuis le début de la 1ère mission, lié à la culture d’espèces vivrières car il offre un sol profond et riche en humus tout en protégeant les cultures des épisodes venteux. Cette activité n’est désormais plus autorisée dans ce lieu afin de limiter l’introduction et la dispersion d’espèces exotiques sur le territoire. Des actions de dépollution récentes menées par le personnel des dernières missions ont permis d’évacuer de nombreux déchets hors du site, revalorisant ainsi la beauté du jardin, qui présente encore quelques espèces à fleurs tel que des Phylica arborea (espèce indigène), des hortensias (Hydrangea macrophylla) ou des géraniums rosats (Pelargonium graveolens). Il est possible d’accéder au Jardin Météo par des grottes volcaniques qui fourmillent d’espèces de fougères natives en raison de l’humidité et l’obscurité de l’environnement. Le jardin Météo est aujourd’hui un lieu de détente et de retrouvailles où l’on vient s’évader pleinement. 

Jardin météo, 2010 (auteur inconnu)
Jardin météo, 2015 (Arnaud Rhumeur)
Jardin météo actuellement, 2020 (Florian Guilhabert)

Entrée du Jardin météo par un tunnel de lave où de nombreuses fougères indigènes
tapissent le sol et les parois de la caverne, 2020 (Florian Guilhabert)

LE JARDIN DU CABANON DES MARINS
Entrée dans le jardin du cabanon des marins (Florian Guilhabert)
  
Le cabanon des marins, construit en 1965, est le seul lieu encore utilisé pour la culture d’espèces vivrières. Seulement huit espèces sont autorisées à la production afin d'éviter tout risque d’invasion biologique lié à ce type d’activité. Pour cela, une surveillance régulière est apportée à ce lieu. Cette possibilité de culture maîtrisée est unique dans les TAAF et permet d’apporter une touche de fraîcheur dans les repas quotidiens lorsque les produits frais viennent à manquer. Le cabanon des marins est un lieu de convivialité ou l’on peut déguster les produits fraîchement cueillis, autour d’un barbecue. Les différents évènements de festivité sur Amsterdam sont souvent organisés dans ce jardin en raison de son atmosphère chaleureuse et familière. C’est aussi un lieu symbolique à faire visiter à tous les marins de passage à Amsterdam, notamment lorsque le Marion Dufresne, l'Austral, le Nivôse, l’Osiris, le Floréal ou l’Astrolabe font escale sur l’île.
Cultures actuelles de salades et de tomates dans le jardin du cabanon des marins (Florian Guilhabert)

JARDIN MALGACHE
Éradication du Cyprès de Lambert au jardin
Malgache, 2011 (Jacques Francioly)
Le jardin Malgache après l'éradication de la
Canne de Camargue, 2015 (Arnaud Rhumeur)
Ce jardin porte ce nom parce qu'il était réservé au personnel malgache lors des premiers missions, pour la culture de légumes en tous genres. Il est présent dans une dépression de terrain et c’est par ce lieu que débute les possibilités d’excursions spéléologiques dans de nombreux tunnels de lave (Grand Tunnel) qui relient le jardin avec les cratères Venus. De nombreuses espèces introduites ont fait de ce site leur royaume en raison des nombreuses cultures vivrières ou forestières qui se déroulées anciennement : Cyprès (Cupressus macrocarpa), Canne de Camargue (Phragmites australis), pomme de terre... Aujourd’hui une grande partie de ces espèces ont été éradiquées du site mais quelques-unes persistent encore dans le milieu. Une restauration écologique, associant de l’éradication d’espèce exotiques (Capucine, Tropaeolum majus ; Rumex obtusifolius ; Cigüe, Conium maculatum...) et des plantations de Phylica arborea (espèce arbustive indigène menacée sur l’île) est menée dans le cadre du plan de gestion de la Réserve naturelle. Ce site met en exergue le changement progressif de paradigme de gestion des écosystèmes de l’île depuis le passage du domaine terrestre d’Amsterdam en réserve naturelle nationale.

Résultats conjoints de la lutte contre les espèces introduites envahissantes et des plantations de Phylica arborea au jardin Malgache, 2020 (Florian Guilhabert)


LA COULÉE HEURTIN ET LE GRAND TUNNEL

Un Phylica arborea âgé, dans la coulée du Grand Tunnel
dépassant 8 m. de hauteur (Florian Guilhabert)
Nombreux spécimens de Phylica arborea présents 
à l'intérieur de la coulée Heurtin (Florian Guilhabert)
 

Les deux sites, assez similaires, sont caractérisés par des peuplements de Phylica arborea présents le long de tunnels volcaniques s’étant effondrés par intermittence. Les boisements ont été plantés par le personnel de l’IPEV dans les années 90 et comprennent les individus les plus imposants, pouvant aller jusqu’à 10 mètres de hauteur. Ces lieux de plantation furent choisis en raison de leur faculté à protéger les plants des vents violents pouvant frapper Amsterdam. Ces plantations contiennent des semenciers très productifs : ils constituent des lieux phare de récolte de graines pour le programme de restauration sur le Phylica arborea géré par la réserve naturelle nationale des Terres australes françaises et visant à sauver cette espèce de l’extinction.








CRATÈRE ANTONELLI
Ce site singulier est une des originalités d’Amsterdam : une minuscule forêt s’épanouit dans un cratère. Ce cratère est dédié à François Antonelli, adjoint technique de la météorologie nationale victime d’une chute mortelle depuis le mat de Pointe Bénédicte lors du dépannage de la girouette d’un anémomètre le 23 avril 1958. Une cabane constituée d’un balcon a été construite sur le rebord de l’édifice naturel, offrant une vue imprenable sur le cœur du cratère. La forêt est principalement constituée de Cryptomeria du Japon (Cryptomeria japonica), de Cyprès (Cupressus macrocarpa) et de Pins maritimes (Pinus pinaster). Quelques pommiers subsistent à la lisière de la forêt et offrent une quantité assez importante de fruits au début de l’hiver austral, remontant ainsi le moral de la mission lorsque les stocks de produits frais ont été épuisés. Une plantation de Phylica arborea a été réalisée dans le cratère par les agents de l’IPEV, il y a une trentaine d’années, et fournit aujourd’hui des graines servant à la production de plants pour le programme de restauration dédié actuellement à cette espèce. La forêt de conifères, initialement plantée dans un but de production de bois de construction et de chauffe, est destinée à mourir à petit feu pour redevenir progressivement un lieu privilégié de recolonisation de l’unique arbuste indigène dans les TAAF, associé à son cortège de fougères natives si particulières tel que les peuplements denses de Glechenia polypodioides.
 Cabane Antonelli au rebord du cratère surplombant.
Le reboisement de Phylica arborea associé à quelques fougères natives (Florian Guilhabert)
Forêt de conifères dépassant du cratère Antonelli (Florian Guilhabert) 

Ces jardins secrets témoignent donc de l’histoire volcanique d’Amsterdam et des modifications d’habitats naturels dues à l’installation permanente des hommes sur l’île. Certains forment des cocons de convivialité et/ou de naturalité, où chaque personne y mettant les pieds, pourrait se retrouver dans une bulle atmosphérique où le temps parait suspendu. Chaque jardin possède ainsi ses particularités et donne la possibilité à chaque hivernant, ou personne de passage, de venir découvrir ces lieux inattendus et de s’y attacher…

Florian GUILHABERT

2 commentaires:

  1. Merci pour ce très bel article sur ces jardins (cela me rappelle beaucoup de souvenirs).
    Je viens de mettre votre blog sur la page de notre association AMAEPF pour que tous nos adhérents puissent « visiter » ces jardins.

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  2. Très intéressant, merci. Amsterdam semble être une île pleine de charme.

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