lundi 24 février 2020

Un artiste à Amsterdam


Le district de Saint Paul et Amsterdam a la chance de recevoir pendant quelques mois Guillaume Lambert, auteur-metteur en scène de théâtre.
Il prend la plume pour se présenter et dévoiler son projet.

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© Rémi Lambert
 Depuis décembre dernier et jusqu’à avril prochain, je suis en résidence sur l’île Amsterdam pour mener une recherche artistique théâtrale. Pendant quatre mois, je plonge dans la vie de l’île et de ses habitants pour écrire et mettre en scène un spectacle sur ma traversée ici. Dans les deux ans qui suivront cette résidence, je jouerai ce spectacle dans des théâtres à la Réunion et en métropole.

L’Atelier des Ailleurs est une résidence d’artistes co-organisée par les Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF) et la Direction des Affaires Culturelle (DAC) de la Réunion. Tous les deux ans, deux artistes sont sélectionnés suite à un appel à projet pour partir en résidence à Kerguelen, Crozet ou Amsterdam. La DAC verse une bourse de 6000€ pour financer cette recherche et facilite la rencontre avec les théâtres réunionnais. C’est la cinquième édition de l’Atelier des Ailleurs mais seulement la deuxième fois qu’un artiste choisit l’île Amsterdam. La précédente, Estelle Nollet, en a écrit un roman, Community, publié aux éditions Albin Michel.

Dans mon cas ce sera un spectacle théâtral que je jouerais en solo. Je suis venu ici avec l’envie d’explorer les relations entre les humains et les non-humains. Et l’île en regorge, que ce soit les otaries qui ceinturent l’île, les albatros qui nichent dans les falaises, les scirpes et les herbes qui recouvrent l’île, mais aussi la roche volcanique, les tunnels de lave, les cratères, le vent qui enveloppe tout et l’océan pour horizon. Bien souvent on a le mot « magique » qui vient à l’esprit pour qualifier ces éléments. C’est cette part de magie que je veux explorer, les choses qu’on a l’impression d’entendre des animaux, les choses qu’on leur dit, les fantômes de l’île qui rodent dans les conversations, les associations et les évocations que suscitent les paysages. Je veux chercher comment avoir une relation plus magique et animiste aux éléments qui nous entourent, et ce pour explorer une relation plus égalitaire, moins dominatrice, invasive et destructrice avec notre habitat.

Concrètement, comment je travaille. C’est tout d’abord me plonger dans la vie de la base, me joindre aux manips scientifiques, à la vie logistique de la base, à ses événements festifs, tout cela pour rencontrer les personnes et apprendre de leurs relations à l’île. Je suis toujours à l’affut des moments de magie qui peuvent se nicher dans le quotidien, des conversations qu’on a avec une otarie, des rumeurs sur les disparus de l’île, de la contemplation des falaises et de l’océan infini... J’écris ces moments que j’observe pour en faire la collecte en attendant de les agencer dans le récit de mon spectacle. Je m’entraine à en faire le récit par une correspondance que j’entretiens régulièrement.

Ensuite, c’est régulièrement faire des expériences artistiques avec les éléments et les gens : crier un poème dans un tunnel de lave, officier une messe laïque sur une falaise, s’enterrer nu sous des pierres puis renaître, s’allonger dans la paume d’un cratère, ritualiser les discussions au petit-déjeuner sur nos rêves de la nuit... De ces expériences personnelles, je propose des ateliers plus collectifs pour tester en groupe certaines manières de jouer et raconter des histoires. Je me constitue ainsi pleins de protocoles qui m’aideront à écrire et jouer mon solo au final.

Cette résidence s’inscrit pleinement dans la suite de mes précédents travaux. Depuis 2015 où je me suis lancé professionnellement, je cherche à rapprocher le théâtre institué des moments de théâtres quotidiens qui se nichent dans les cérémonies, les jeux, les rôles qu’on se donne. Ainsi avec la compagnie instant dissonant, j’ai créé deux formes théâtrales singulières, un repas-spectacle sur l’histoire de nos pas de côté, Petits effondrements du monde libre (2018), et une fête d’enterrement, Mes parents morts-vivants (2019). En parallèle, je me suis formé à l’écriture et à la mise en scène en assistant Joël Pommerat sur ses créations, notamment Ça ira 1 Fin de Louis et son travail en détention à la maison centrale d’Arles depuis 2015.

Amsterdam est une île magique, non pas déserte, mais pleine de toutes les vies qui y trouvent refuge. La réserve naturelle travaille à conserver cet état protégé des destructions humaines. Les programmes scientifiques travaillent à améliorer nos connaissances sur l’écosystème de l’île. Je travaille à créer de nouvelles manières pour habiter le monde, vivre plus proche de la terre, en interaction avec tout ce qui y vit. Je milite pour accoler aux dynamiques patrimoniales de la réserve naturelle, une dynamique de créations artistique et humaine. À quand une permanence artistique sur les îles australes françaises ?

Pour la création et la conservation de l’île Amsterdam
©yann slama - festival champ libre
Guillaume Lambert, 20 février 2020

jeudi 6 février 2020

Fête annuelle d'Amsterdam - un défilé pas comme les autres



Fête annuelle d’Amsterdam : le défilé du 26 janvier.

Voici en images la naissance d’une tradition à Amsterdam : 
le défilé des services de la base, en souvenir du lancement de la première mission soixante-dix ans plus tôt.

L'idée de faire une journée commémorative en l'honneur des pionniers des missions sur le district de Saint-Paul et Amsterdam vient du récit qu'en fait Martin de Viviès, le chef de la première mission.

"Enfin, le 26 janvier 1950, par temps et mer idéalement beaux, le quatre-vingt-huitième et dernier radeau, portant la Jeep, est déchargé dans l’allégresse générale. Les visages sont sales, pas rasés, émaciés mais radieux. Des bidons de troupier coule le vin concentré de l’intendance dans les quarts que marins et terriens entrechoquent joyeusement. L’avenir peut être envisagé avec confiance […] À l’unanimité, le 26 janvier est proclamé fête annuelle de l’île Amsterdam, et chacun promet d’en célébrer l’anniversaire, du moins par la pensée."
 
C’est dans le respect de cette volonté de faire du 26 janvier une fête de l'île, que plusieurs activités ont été organisées (défilé des services, jeux divers, barbecue, bal des pompiers),

Jean-Charles MEGIAS, le DISAMS, a ouvert la cérémonie en retirant (là ou d'autres avaient échoué) la clé du district, l'Excalibur locale, coincée dans le mât de l’avenue "Les champs de Viviès".

Il a été suivi de près par le chef des cuisines (Olivier  T.) et son second (Alex F.) qui ont offert du pain, du fromage et du jambon pour satisfaire la gourmandise du public.
 
Sur le générique d’Urgences, le médecin (Sylvia Z.) et ses infirmiers (Laura N. et Lilian E.) ont ensuite transporté un patient placé sous camisole de force (Guillaume P). Mais l’enragé s’est malheureusement réveillé, a sauté du brancard, et a disparu sur l’île sans que nous l’attrapions à temps. Nous n’avons pas de nouvelles de lui à ce jour.



Ce fut ensuite au tour des guerriers de la Révolution Naturelle de défiler sous leur étendard (Florian G., Thomas B., Geoffroy C., et Samuel U-A.). Dénonçant l’arrivée des humains il y a 70 ans comme "le début de l’occupation arbitraire et dominatrice de ce territoire sauvage". Leur guide spirituel a appelé à "mettre fin cette oppression de la Faune et à cette destruction de la Flore" et à "l’arrêt de tous les programmes scientifiques, la fin de la surveillance généralisée, le classement complet de l’île en zone interdite d’accès, et le port obligatoire des raquettes en tout temps".

Pour ce jour de fête, l’équipe des marins de la centrale et l’ATCF (atelier chaud-froid - Frédéric G. et Sébastien L-C) a proposé une distribution exceptionnelle d’eau de pluie d’Amsterdam, tout cela aux couleurs de la Normandie et de la Bretagne.
 












Enfin le service de Géophy (Laura N., Rémi L. et Guillaume P.) ferma le défilé sur son char, affrété par le chef du garage (Cyril C.). De gauche à droite, un atome de carbone, une scientifique déjantée, un informaticien fou et un occupant régulier des toilettes du service. 
 Le reste de la journée s'est déroulée devant et dans la caserne pour le traditionnel bal des pompiers, accompagné d’un barbecue, de crêpes sucrées, de cornets de frites, de jeux de toutes sortes et de bonne humeur. Quand le soleil s’est couché ce 26 janvier 2020, tout le monde avait le sentiment d’être dans un petit village de France qui se retrouve pour jouer, rire et danser. 


Tous les remerciements à Guillaume Lambert - organisateur/animateur du défilé
Guillaume LAMBERT (artiste, auteur/metteur en scène)

mardi 21 janvier 2020

Une féminisation réussie à Amsterdam


La présence permanente de femmes au sein des missions australes est assez récente.
Leur arrivée dans les districts a occasionnellement été mal comprise par certains hommes misogynes, alors que d'autres s'en sont félicités. Leur place, désormais indiscutable, a parfois été difficile à conquérir.
L'existence des premières femmes sur le district de Saint-Paul et Amsterdam date :
- de 1870 pour Madame HEURTIN, épouse du colon réunionnais, qui s'installe avec sa famille sur l'île d'Amsterdam pour y établir une ferme. Cette colonisation est un échec quelques mois plus tard la famille quitte l'île ;
- de 1929 pour Louise Le BUNOU, l'une des trois rescapés des oubliés de Saint-Paul, enceinte de Paule (du nom de l'île), qui décèdera deux mois après sa naissance.
 Pour les missions scientifiques contemporaines, la première mixité à Amsterdam date de la fin des années 90, sans précision, mais avec une certitude de la présence féminine dans les effectifs de la 51e mission en 2000, composés de 4 femmes pour 23 à 27 hivernants, en fonction des saisons (voir le tableau infra). Sur le district de Crozet, c'est dès 1996-1997 (34e mission) qu'elles intègrent les missions permanentes.
Les remarques contrastées sur les débuts de la féminisation permettent de constater que, pour certaines d'entre elles, l'hivernage a pu être difficile.
Parmi ces remarques, quelques-unes sont machistes, mais la plupart plutôt favorables à la poursuite de l'ouverture de postes aux femmes, certains rapports de fin de mission le montrent. Voici quelques articles, extraits des archives des districts de Saint-Paul et Amsterdam et de Crozet et datent de 1996 à 2000.

L'un d'eux indique :
"La mission était fortement féminisée avec des volontaires d'aide technique .... Ces jeunes filles s’acquittèrent avec brio et souvent beaucoup de mérite de leurs tâches professionnelles. Le chef ... fut de temps en temps confronté aux menus petits travers de la condition féminine : chagrin d’amour, crises de larmes, caprices, vagabondage sexuel… C’est la vie et ce n’est pas là l’essentiel. C’est lors des OP, dans une petite mission où les effectifs sont réduits, que la féminisation devient parfois un handicap : les demoiselles ont peur de conduire des tracteurs attelés à de lourdes remorques, on ne peut raisonnablement pas leur demander de manipuler des élingues sous l’hélicoptère ou sous la grue à la cale, pas plus que de déplacer et vider des caisses bois ou les conteneurs.
En dehors du respect d’une volonté politique, je ne vois personnellement aucun avantage à féminiser les hivernages."

Un deuxième, plus favorable relate, toujours en parlant de la féminisation :
"C'est le fait marquant de cet hivernage, et elle traduit la volonté des TAAF de vouloir ouvrir les Districts à tous. Je vais en décevoir beaucoup en affirmant que c'est un "non-évènement" et ce statut est la preuve même de sa plus totale réussite. Les raisons de ce succès résident non pas dans une quelconque considération des sexes, mais bien plus dans les qualités humaines et professionnelles des femmes recrutées. Ces qualités sont à peu de choses près les mêmes, nécessaires à la réussite d'un hivernage pour les hommes. Deux des postes clés de la mission sont assurées avec brio par le "beau sexe" (médecin et chef cuisine)."

Un autre rapport de fin de mission édite :
"La féminisation des Districts est un élément modérateur incitant tout un chacun à contrôler son langage, sa tenue. Très positif."

Le district de Saint-Paul et Amsterdam a bénéficié de la présence de plusieurs femmes exceptionnelles, dont celle de Bénédicte ARDOUIN (bien qu'elle n'ait pas hiverné).

Bénédicte Ardouin (1935-2016) contrôle les retombées des explosions nucléaires aériennes et mesure la radioactivité ß, auprès de l'équipe de Gérard Lambert*. Elle est chargée des prélèvements d'aérosols effectués dans les TAAF.
Bénédicte Ardouin
*Gérard LAMBERT est un ancien physicien au CEA, où il a travaillé au Centre des Faibles Radioactivités, qui a fusionné avec un autre laboratoire pour donner naissance au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (laboratoire désormais mondialement connu pour ses études sur les carottes de glace prélevées en Antarctique).

Dans ce cadre, elle se voit confier, en 1980, le programme d'étude du CO2, et la création de la station de mesure de l'île Amsterdam, appelée désormais Pointe B (B comme Bénédicte - Ardouin). Depuis, deux programmes scientifiques fonctionnent, toute l’année, sur cette station atmosphérique.
Avec sa bienveillance, son dévouement aux autres et son travail rigoureux, elle a joué un rôle fondamental pour toutes les études de physico-chimie atmosphérique. Personnalité discrète, elle ne manquait pas de caractère et savait imposer ses idées le cas échéant.

La 52e mission du district est composée d'une seule femme. Il s'agit de Danielle MAZET-DELPEUCH, ex-cuisinière en chef de l’Élysée, sous la présidence de François MITTERRAND. 
Elle a inspiré le film qui retrace sa présence à l’Élysée : « Les saveurs du palais ». Elle est représentée par l'actrice Catherine FROT alors que le rôle de François Mitterrand est joué par Jean d’ORMESSON.
En 2001, Danielle MAZET-DELPEUCH répond à une annonce sur Internet pour une mission en Antarctique, pour laquelle il lui est annoncé qu'un homme de moins de 30 ans est recherché pour le poste et qu'il est inutile de présenter sa candidature. Elle annonce se tenir prête à se plaindre pour discrimination et évoque son expérience à l'Élysée, ce qui permet à sa candidature d'être acceptée. Alors âgée de 60 ans, elle est affectée durant 14 mois sur le district de Saint-Paul et Amsterdam, sur la base Martin de Viviès, pour régaler de ses repas le personnel de la 52e mission.
Fort heureusement, la perception de la présence féminine a bien changé dans les districts, et les TAAF n'hésitent plus à recruter du personnel féminin, dont des cheffes de district. Cela a été le cas pour le district de Saint-Paul et Amsterdam pour les 58e et 61e missions, et aujourd'hui encore pour le district de Crozet.
Le nombre de femmes a varié au cours des dernières années :


La 71e mission du district de Saint-Paul et Amsterdam est composée de 26 hivernants dont 5 femmes
- un médecin (Sylvia),
- une militaire responsable des approvisionnements (Emmanuelle),
- trois volontaires du service civique : une électronicienne/logisticienne (Cécile), une ornithologue (Aline), une chercheuse sur le mercure dans l’atmosphère (Laura).
Les femmes de la 71e mission, dans l'ordre de gauche à droite et de haut en bas :
Sylvia, Laura, Emmanuelle, Aline, Cécile

Saluons le courage et la persévérance des femmes au sein des premières missions, qui ont permis qu'aujourd'hui leur présence ne puisse plus être remise en cause.




Jean-Charles MEGIAS